Pour l’avocat en droit social, l’intelligence artificielle doit d’abord être appréhendée comme un objet juridique qui se superpose au droit du travail et au RGPD. Elle se définit comme un système capable, à partir de données, de produire des prédictions, des recommandations ou des décisions influençant concrètement la réalité. Une IA n’exécute pas directement, mais elle est susceptible d’influencer une décision, ce qui suffit à la faire entrer dans le champ du droit du travail dès lors qu’elle intervient dans une décision RH ou managériale.
Le cadre applicable ne se substitue à rien : il s’ajoute. Le RGPD continue de régir les données, le droit du travail continue d’encadrer le contrôle des salariés, et le Règlement IA vient encadrer les systèmes eux-mêmes. Cette superposition de normes est la principale difficulté pratique.
Cet article présente l’approche par le risque retenue par le Règlement IA, son calendrier, ses sanctions, puis la question devenue centrale en France : la consultation du CSE.
Une approche par le niveau de risque
Le Règlement IA repose sur une logique simple : plus le risque est élevé, plus les obligations sont fortes. Quatre niveaux sont distingués, et le texte est consultable sur EUR-Lex .
Le risque inacceptable est interdit : sont visées les IA constituant une menace évidente pour les droits fondamentaux ou la sécurité des personnes, avec des exemples directement RH comme la notation sociale, les techniques subliminales ou la reconnaissance des émotions sur le lieu de travail.
Le haut risque est permis sous réserve d’obligations strictes de conformité. Il concerne les systèmes présentant des risques importants pour la santé, la sécurité ou les droits fondamentaux, et les exemples relèvent là encore du quotidien RH : recrutement, sélection des candidats, décisions affectant les conditions contractuelles, promotions, sanctions et licenciements.
Le risque limité est permis sous conditions de transparence, pour les systèmes présentant des risques de manipulation ou de trucage. Le risque faible est enfin permis sans restriction nouvelle.
Le point à retenir pour la pratique : en matière RH, la quasi-totalité des systèmes relèvera du haut risque, ce qui implique des obligations de conformité renforcées, des obligations de documentation et des contrôles en amont.
Un calendrier déjà engagé et des sanctions dissuasives
Le Règlement IA est entré en vigueur le 1er août 2024, avec une application échelonnée : interdictions relatives aux IA à risque inacceptable et obligation générale de formation depuis le 2 février 2025, modèles d’IA à usage général et plupart des dispositions depuis le 2 août 2025, puis obligations relatives aux systèmes à haut risque au 2 août 2026 et au 2 août 2027.
Les sanctions sont significatives : jusqu’à sept pour cent du chiffre d’affaires annuel mondial ou 35 millions d’euros pour le non-respect de l’interdiction des IA à risque inacceptable, jusqu’à trois pour cent ou 15 millions d’euros pour le non-respect des autres dispositions, et jusqu’à un pour cent ou 7,5 millions d’euros pour la fourniture d’informations inexactes.
La conclusion s’impose d’elle-même : ce n’est pas un sujet à horizon 2027. Le Règlement IA n’est pas un texte d’anticipation, c’est un texte d’implémentation dont la mise en œuvre est en cours.
La consultation du CSE : une jurisprudence française déjà nourrie
L’introduction de l’IA en entreprise pose une question centrale en droit du travail : celle de l’information des représentants du personnel. L’IA peut modifier les conditions de travail, les méthodes managériales et l’emploi, ce qui la fait entrer dans le champ du dialogue social.
Pour les entreprises d’au moins cinquante salariés, l’article L. 2312-8 du Code du travail impose l’information et la consultation du CSE dès lors qu’il existe un impact potentiel sur les conditions de travail. La tendance jurisprudentielle est nettement extensive : le seuil de déclenchement est faible et il n’est pas nécessaire de démontrer un impact avéré.
Les décisions rendues depuis 2022 dessinent une ligne cohérente. L’introduction d’une nouvelle technologie justifie à elle seule l’intervention du CSE, même sans impact démontré. Une expérimentation qui devient effectivement utilisée par les salariés se transforme juridiquement en déploiement et déclenche l’obligation de consulter, ce qui a conduit à des suspensions de déploiement en référé dans l’attente de la consultation. Plusieurs sociétés ont été condamnées pour avoir déployé des outils d’IA sans consultation préalable, en particulier lorsque l’IA transforme directement la manière de travailler et automatise des tâches essentielles. Une cour d’appel a confirmé en mai 2026, dans deux affaires concernant des groupes de presse, que les outils déployés constituaient bien une nouvelle technologie au sens du Code du travail.
Une nuance existe toutefois : une décision de février 2026 a jugé qu’il n’y avait pas de consultation automatique du CSE lorsque le déploiement se limite à une phase pilote sur la base du volontariat. La frontière entre pilote et déploiement devient donc un enjeu de qualification à part entière.
La règle pratique à retenir : plus l’outil touche au cœur de l’activité des salariés, plus l’exigence de consultation est forte.
Passer d’un usage spontané à un usage gouverné
Le conseil aux entreprises se structure autour de quatre étapes :
- Cartographier les usages : quels outils sont réellement utilisés, par qui, avec quelles données, et quels usages sont consentis ou contraires à la politique interne.
- Encadrer l’IA : mise à jour de la charte informatique et intégration au règlement intérieur pour assurer l’opposabilité aux salariés, avec définition de règles disciplinaires en cas d’usage non conforme.
- Mettre en place une charte éthique, portée au niveau du comité exécutif et élaborée par une équipe pluridisciplinaire réunissant la direction des systèmes d’information, le délégué à la protection des données, la direction des ressources humaines et les représentants métiers.
- Former et acculturer les équipes aux usages, aux risques et aux règles applicables, ce qui rejoint d’ailleurs l’obligation générale de formation entrée en application en février 2025.
L’enjeu n’est pas d’interdire ou d’autoriser l’IA, mais de passer d’un usage spontané à un usage gouverné, réglementé et appréhendé par l’employeur au regard des risques propres à chaque système.
Pour aller plus loin
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En résumé
Le Règlement IA classe la quasi-totalité des usages RH parmi les systèmes à haut risque, avec des obligations de conformité et de documentation renforcées et des sanctions pouvant atteindre sept pour cent du chiffre d’affaires mondial. En France, le risque immédiat est ailleurs : le défaut de consultation du CSE, dont le seuil de déclenchement est faible et qui a déjà donné lieu à plusieurs suspensions de déploiement.
Sources