La formation juridique nous a appris à maîtriser le droit, à construire une stratégie et à défendre un dossier. Elle ne nous a pas appris à écouter vraiment. Pendant des années, le modèle dominant en cabinet a reposé sur une posture haute : l’avocat sait, le client suit. Cette manière d’exercer, aussi confortable soit-elle, génère pourtant des angles morts qui nuisent à la relation client, à la qualité de l’accompagnement et parfois à l’issue même du dossier.
Ce que l’approche systémique, et notamment le modèle Palo Alto, enseigne aux avocats qui s’y forment, c’est que le client n’est pas un réceptacle de solutions juridiques. C’est un acteur du dossier, avec sa propre lecture des événements, ses besoins et des attentes qui ne coïncident pas toujours avec ce que nous identifions comme la solution optimale.
Apprendre à co-créer avec lui, loin d’être un aveu de faiblesse, constitue une réelle valeur ajoutée professionnelle : un client associé à la réflexion comprend la stratégie, l’accepte et conteste beaucoup moins les honoraires. Cet article détaille les erreurs classiques à éviter et les réflexes concrets à installer dès le premier rendez-vous.
La posture du sachant : un héritage utile mais insuffisant
L’avocat est formé pour être un technicien du droit. Ce rôle est évidemment indispensable et il n’est pas question d’y renoncer. Mais la posture de sachant, celle qui consiste à décider à la place du client et à lui imposer une stratégie sans vérifier qu’elle correspond à ce qu’il veut réellement, crée une distance relationnelle qui s’avère régulièrement contre-productive.
Dans les faits, le client qui se sent exclu de la réflexion devient un client passif, qui subit sans comprendre, panique à la moindre mauvaise nouvelle ou conteste les honoraires parce qu’il n’a jamais vraiment mesuré ce qui était fait pour lui. La relation avocat client fonctionne comme un système au sens du modèle Palo Alto : chaque action produit une réaction, chaque posture adoptée influe sur la dynamique de l’échange.
Dès lors que l’on intègre ce mécanisme, la question n’est plus « comment convaincre mon client de suivre ma stratégie ? » mais « comment construire ensemble une stratégie qu’il comprend et qu’il s’approprie ? ».
Ce que co-créer veut vraiment dire
Co-créer ne signifie pas déléguer la réflexion juridique au client. Cela signifie prendre le temps de lui poser la bonne question au bon moment : que voulez-vous, vous ? Cette question peut sembler déstabilisante, mais elle produit très souvent un effet immédiat de décrispation.
L’avocat qui ose demander à son client ce qu’il attend de lui, au-delà de la solution juridique, découvre régulièrement que l’enjeu réel du dossier n’est pas là où il le croyait. Un conflit entre associés qui ressemble à un problème de gouvernance cache parfois un besoin de reconnaissance non satisfait depuis des années. Un contentieux social peut trouver son origine dans une incompréhension de communication jamais verbalisée. Ce qui se joue derrière le conflit n’a souvent rien de juridique : c’est simplement humain.
La grille stratégique issue du modèle Palo Alto aide ici à structurer l’échange : comprendre la vision du monde du client, reformuler le problème tel qu’il le perçoit, identifier ses tentatives de résolution passées, puis construire avec lui une nouvelle expérience. Ce processus, loin d’être une perte de temps, permet au contraire de cibler plus précisément les véritables leviers d’action.
Les erreurs classiques à éviter
Trois erreurs reviennent avec une constance frappante dans la pratique quotidienne :
- 👉 Décider à la place du client de ce qui lui convient, sans vérifier si sa vision du résultat correspond à la nôtre. Il arrive fréquemment que l’avocat ait en tête une solution juridiquement solide que le client n’a pas demandée et ne souhaitait pas.
- 👉 Confondre résolution du problème et prise de décision. Notre rôle est d’accompagner le client vers une décision éclairée, pas de la prendre à sa place, singulièrement dans les dossiers à forte charge émotionnelle : divorces, séparations d’associés, ruptures de collaboration.
- 👉 Mettre trop tôt la solution juridique sur la table, avant même d’avoir compris ce que le client ressent et ce qu’il veut. Le besoin du client est d’abord humain : il veut être écouté, compris et rassuré. La technique juridique vient ensuite.
Dans ces situations, même un dossier parfaitement géré sur le plan technique peut générer une insatisfaction durable, et c’est précisément ce décalage que la co-création permet d’éviter.
Une transformation qui protège aussi l’avocat
Adopter une posture de co-création ne signifie pas renoncer à sa responsabilité professionnelle. Au contraire, elle la clarifie. En explicitant dès le départ sa méthode de travail, en posant les bonnes questions, en documentant les attentes du client et les risques expliqués, l’avocat se couvre mieux tout en instaurant une relation de confiance plus solide.
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Conclusion
Sortir de la posture du sachant ne revient pas à douter de ses compétences : c’est au contraire une marque de maturité professionnelle. L’avocat qui sait co-créer avec son client offre un accompagnement plus juste, plus adapté et souvent plus efficace. La technique juridique reste indispensable, mais elle devient bien plus puissante lorsqu’elle est mise au service d’une compréhension réelle de ce que le client veut, lui.
Sources
- Watzlawick, Weakland et Fisch, Paradoxes et psychothérapie, Seuil : https://www.seuil.com
- Règlement intérieur national de la profession d’avocat (RIN), Conseil national des barreaux : https://www.cnb.avocat.fr